NOUVEL ALBUM //CLIFF HANGIN

Date de SORTIE 18 SEPTEMBRE 2015

Il faut avoir du cran, quand on n’a pas encore vingt ans et que l’on prétend devenir musicien de jazz, pour partager la scène avec certains de ceux qui ont écrit parmi les pages parmi les plus importantes de l’histoire de cette musique. Il faut avoir du cran, assurément, mais il faut aussi avoir du talent pour que pareils musiciens aguerris vous fassent confiance et vous accueillent à leurs côtés.

Dans un art où la tradition orale est consubstantielle à un apprentissage digne de ce nom, intégrer un groupe dirigé par un musicien plus expérimenté est toujours une forme de validation, de reconnaissance mais aussi de baptême du feu. C’est ce qui est arrivé à Eli Degibri lorsqu’à 19 ans, quelques mois seulement après avoir été diplômé du Thelonious Monk Institute, il fut engagé par Herbie Hancock dans un groupe avec lequel il fit le tour du globe ou, trois ans plus tard, lorsque le batteur Al Foster, compagnon de route de Miles Davis et Joe Henderson, prit le jeune ténor sous son épaule pour le garder dans son quintet pendant près d’une décennie. Le jazz ne s’apprend réellement que de la sorte, à l’épreuve de la scène et au contact – qui peut parfois être rude – de ceux qui l’ont eux- mêmes reçu de ses créateurs.

Bien qu’Eli Degibri n’ait pas encore atteint la quarantaine lui-même, son tour est déjà venu de s’inscrire dans cette chaine et de transmettre une part de son expérience à des musiciens qui ne sont guère plus âgés qu’il ne l’était, lui, lorsqu’il fut repéré par Herbie Hancock. C’est l’une des raisons d’être du groupe qu’il dirige, formé depuis son retour à Tel Aviv, après une quinzaine d’années passés aux États-Unis, et dans lequel se révèlent deux musiciens dont le talent est déjà incontestable et appelé à briller longtemps, le pianiste GADI LEHAVI (né en 1996) et le batteur OFRI NEHEMYA (né en 1994).

Parce qu’il a passé plus de dix ans à fréquenter certaines des personnalités les plus importantes de la scène new-yorkaise, de celles qui ont permis au jazz de franchir le cap du nouveau millénaire, comme Brad MehldauKurt Rosenwinkel ou Jeff Ballard, Eli Degibri est évidemment une figure de référence pour ces jeunes musiciens. Mais il n’aurait pas eu le souhait de former un quartet ni d’enregistrer un nouvel album avec eux, s’il n’avait senti en eux l’étincelle qui distingue les futurs grands musiciens des simples instrumentistes doués. Degibri sait pouvoir compter, en outre, sur le soutien de BARAK MORI à la contrebasse, qui a lui aussi tenté (et réussi) l’aventure américaine.

D’une écriture qui, dans cet album, joue davantage avec les combinaisons rythmiques et revient aux formes fondamentales du genre, notamment le blues, Eli Degibri propose des compositions aussi ludiques qu’évocatrices sur lequel il rayonne, dégageant dans les passages de grande vélocité, une impression d’assurance qui impose le respect. Il est rare à notre époque d’entendre un ténor qui exploite un éventail expressif aussi large sur son instrument, tour à tour mordant et moelleux, funky ou caressant, parfois au bord de la rupture tant il met de fougue à jouer. Résolument attaché à la mélodie, au point d’inviter à nouveau le chanteur Shlomo Ydov sur ce disque, Degibri révèle au soprano, sur lequel on l’avait peu entendu, une précision de trait qui fait mouche.

Il suffit d’avoir vu Eli Degibri en action pour savoir combien il contraste avec l’homme qu’il est hors de scène. Celui qui, à la ville, apparaît comme un garçon posé, calme et taciturne, se révèle, une fois le saxophone en bouche, habité d’une urgence et animé d’une intensité que rien ne laisse présager. Il n’est pas le premier parmi les grands saxophonistes de jazz à révéler un tel écart de tempérament, qui donne d’autant plus d’ampleur à son expression que la musique lui semble chevillée au corps. On peut voir dans ce contraste le signe qu’elle n’est pas, pour le saxophoniste, un simple exercice mais un véritable engagement de tous les instants. Le titre de Cliff Hangin’ ne dit pas autre chose en pointant ce vertige qui prend les jazzmen suspendus au-dessus du vide au moment de se mettre à jouer et qui fait tout le sel de la musique qu’il nous donne à entendre. A 37 ans comme lorsqu’il en avait 19, Eli Degibri n’a pas renoncé à s’offrir ce frisson ni à nous le transmettre.
Vincent Bessières

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